L’alternative skiff

« Aujourd’hui si j’étais jeune, je naviguerais sur des skiffs, bien entendu » Russell Couts lors d’une conférence de presse, été 2004.

alternative_01Cela aurait pu être une régate anodine comme il y en a tous les week-ends dans les clubs de voile de l’Hexagone. Pourtant, les 11 et 12 Septembre 2004, ce sont près de 25 skiffs et nouveaux dériveurs qui se sont réunis dans une ambiance conviviale et sportive hors norme au Yacht Club de Carnac malgré des conditions météorologiques difficiles. Pour la première fois sans doute depuis que ces bateaux sont arrivés en France, voilà une petite dizaine d’années, l’espoir de voir cette nouvelle approche de la voile légère se développer en parallèle des séries traditionnelles (420, 470, Fireball, 505…) remplace le pessimisme ambiant qui prévalait jusqu’alors. En ce week-end de Septembre à Carnac, il y avait dans les esprits, la conscience qu’un acte fondateur se déroulait, que l’alternative et la révolution skiff étaient en marche.

alternative_00Explications : au début des années 90, la voile légère mondiale a été balayée par un vent de nouveauté avec l’arrivée de nouveaux dériveurs inspirés des fameux 14 Pieds Anglais et 18 Pieds Australiens : carènes planantes, échelles de rappel et spi asymétrique devinrent le standard dans le monde anglo-saxon : les Laser 4000 et 5000, les ISO, Buzz, 49er, 29er et autres RS 400, 600, 700 et 800, pour ne citer que les plus connus, emportèrent l’adhésion sur tous les plans d’eau d’Europe et du monde, sauf, étrangement, en France, sans que personne ne s’interroge véritablement sur cette exception culturelle française. Non pas que les journalistes de la presse spécialisée et les quelques passionnés pionniers n’aient loué les qualités de ces bateaux et l’immense plaisir qu’ils procurent mais, ils restèrent peu développés et les régates organisées pendant ces années de plomb ne rassemblaient que ces quelques passionnés pionniers. La presse francophone spécialisée leur donna l’appellation d’origine non contrôlée de « Nouveaux Dériveurs » alors que celle de skiff eut été sans doute plus appropriée. Ces bateaux s’inspirent en effet des skiffs dont les plus connus, le 14 et le 18 Pieds, sont parmi les plus vieilles séries de la voile légère. Pour la nouveauté, on repassera ! La sphère francophone, pour reprendre une expression de Daniel Charles, qui avait été dominante dans la voile légère des années 60 et 70, restait donc mystérieusement à l’écart de ce vaste mouvement de renouveau.

alternative-3Certes, le poids des structures et des filières fédérales françaises qui orientent, formatent voire conditionnent les régatiers depuis l’Optimist jusqu’au 470 en passant par le 420 freinèrent le développement de ces bateaux, et particulièrement celui d’un 29er qui devient pourtant de par le reste du monde le support jeune en lieu et place de l’antique 420. Certes, les idées reçues sur l’instabilité et la technicité exigée par ces bateaux ne contribuèrent pas non plus à mobiliser des régatiers en voile légère, souvent conservateurs ou tout du moins attentistes : combien de fois avons-nous entendu de la part des régatiers en 420, 470, 505 et Fireball, qu’ils nous rejoindraient sûrement quand ces bateaux seraient plus nombreux en France ? Une histoire de serpent qui se mord la queue… Cette mentalité conservatrice se retrouve jusque dans le comportement de certains clubs, heureusement minoritaires, à l’égard des pratiquants de skiff : comment ne pas être en effet révolté quand un club de voile de la région parisienne connu pour ses « Vauriens » refuse l’accès sur son plan d’eau à un propriétaire de 14 Pieds International, ceci sans justification.

Le prix de nos bateaux est aussi un argument mis en avant par les réfractaires à cette nouvelle forme de voile. Argumentation qui ne tient pas, n’en déplaise à certains. Un Laser 4000 neuf vaut moins cher qu’un 470 ; un 29er ou un 49er neuf moins que leurs équivalents (420 et 505) neufs. Si les occasions sont encore rares en France, le voyage en Angleterre pour trouver des bateaux a été effectué par nombre d’entre nous et a prouvé son bien-fondé : il est possible de naviguer sur un 14 Pieds international performant pour 6000 Euros, sur un Laser 4000 ou un ISO pour 3000 euros. De même, les écoles de voile se sont souvent dotées de ce type de bateaux pour faire découvrir à leurs stagiaires « l’insoutenable légèreté du skiff » à moindre coût. Certains enseignants ont même développé une nouvelle approche pédagogique spécialement adaptée à ce type de bateau, expliquant la faiblesse du développement de ces dériveurs par l’inadaptation des techniques traditionnelles d’enseignement à la spécificité de la navigation sur skiff.

alternative-2Si l’accès au statut olympique du 49er a été un formidable éclairage pour les skiffs en France, il a conforté certains dans l’idée que ce genre de bateaux n’était par pour eux car trop technique et réservé à quelques athlètes ayant si possible du sang anglais ou australien dans les veines et des gènes d’équilibriste ou de danseur étoile. Non, bien sûr, il ne faut pas faire de prosélytisme idiot : le 49er ou le 18 Pieds restent destinés à des régatiers ayant déjà une très bonne expérience de la voile légère.

Mais c’est oublier les autres séries (Laser 4000, 29er, Buzz, ISO, RS 200, 400, 800) qui rendent le skiff accessible et les joies du planing abordables par des équipages peu expérimentés. Le Yacht Club de Carnac, pionnier en la matière et organisateur d’une manche du championnat du monde de 18 Pieds Australiens, a même mis en place pour le grand public des baptêmes sur le roi des skiffs afin de tordre le cou à quelques idées reçues. Les initiatives existent mais la pratique du skiff reste trop limitée… Les causes de ce faible développement sont donc à chercher autre part…
Le paradoxe d’une France de la voile légère qui reste fermée sur elle-même, le regard tourné sur des dériveurs sentant bon la France gaullienne, les années 60 et la consommation de masse, nostalgique du 420 et du 470 de papa ou du Fireball construit dans le garage par des soixante-huitards dissertant sur les errements d’une époque qu’ils ont l’illusion d’avoir changée, ne serait complet, si le skiff n’était quand même pour cette France de la voile légère « un obscur objet du désir ». Ces bateaux intriguent, attirent et ne laissent surtout pas indifférent mais encore peu de personnes, parmi toutes celles que nous rencontrons sur les parkings et dans les clubs, franchissent le cap.

alternative-5Si aujourd’hui nos jeunes régatiers naviguent en 420, ils pensent et rêvent 29er et skiffs. Les plus âgés ou les moins jeunes, c’est selon, sortis des carcans fédéraux et des chimères olympiques, naviguent majoritairement en habitable mais aimeraient bien retrouver les plaisirs de la voile légère en dehors des structures et de leur logique de masse, celle qui consiste à faire croire à n’importe quel jeune régatier qu’il pourra être champion olympique à condition de rester dans les filières spécialement mises en place par l’honorable institution et qui s’appellent 420, 470, Optimist, Europe, Laser… Ne s’est-on jamais interrogé sur l’écrasante domination anglaise en matière de voile légère ces dernières années ? Non, sans doute pas, mais un esprit indépendant qui le ferait serait sans doute surpris de constater que, pour un jeune régatier anglais, la diversité des dériveurs sur lequel il passe dans sa vie, loin de conduire à une lassitude, favorise au contraire le plaisir et l’envie d’être performant au plus haut niveau sans que l’institution fédérale ne soit ni première, ni avilissante, et encore moins écoeurante. La voile légère restera pour lui une évidence là où chez nous le quillard constitue une fin en soi. Encore qu’il faille nuancer ce propos puisque la France connaît actuellement un véritable engouement pour les Sports Boats (Melges 24, Open 5.7, 7.5, Laser SB 3…), reléguant au rang de pièce de musée les Class 8 et autres J 24. La voile légère française reste donc à l’écart de la modernité, contrairement à la voile habitable.

A l’heure où fleurissent les thèmes du déclin et du blocage de la société française, comment ne pas faire le parallèle avec les pratiques de la voile légère… Dis-moi sur quel dériveur tu navigues, je te dirai dans quelle société tu vis. Et qui sont-ils ces responsables fédéraux, ces responsables de ligues, ces entraîneurs, pour nous faire croire que des bateaux conçus il y a 50 ans correspondent aux attentes des régatiers d’aujourd’hui, à l’esprit et aux valeurs du temps, à ce qu’est fondamentalement la pratique de la voile ? Dans quelle autre discipline sportive en arrive-t-on à nier à ce point toute idée de progrès et de performance ? N’est-ce pourtant pas la logique à l’œuvre en faisant naviguer des régatiers sur un 420 plutôt que sur un 29er ?
La pratique du skiff par sa dimension minoritaire apparaît donc aujourd’hui dans le paysage de la voile légère française comme une véritable contre-culture avec ses valeurs, ses références et son histoire.

Réunis pour la majorité de ses pratiquants autour du site Internet http://www.breizhskiff.com, la tribu des « skiffeurs » entend montrer et démontrer que cette forme de voile incarne aujourd’hui une certaine forme de modernité. Référence théorique de beaucoup d’entres nous, Franck Bethwaite écrivait dans une célèbre revue australienne dès la fin des années 70 un texte qui fait date, intitulé «This must be the future ». Dans cet article, qui préfigure la bible qu’est « High Performance Sailing », il développe l’idée que le skiff est sans doute la forme de voile légère la plus innovante et qu’il en est l’avenir. Pour certains, le nom « 49er » de l’unique et fameux skiff olympique (dessiné par le Julian Bethwaite, le fils de Franck) renvoie à une célèbre équipe de football américain, d’autres moins nombreux y voient une référence à l’histoire américaine, à ces pionniers qui en 1849 participèrent à la ruée vers l’or avec la certitude de trouver dans les vastes terres de l’ouest américain, la promesse d’une nouvelle société à construire.

Naviguer en skiff aujourd’hui, c’est d’une certaine manière participer à une révolution culturelle dans la voile légère, celle qui permet au bateaux de planer rapidement, celle qui démontre que les bords de portant en régate peuvent être aussi tactiques que des bords de près, que la ligne droite entre une bouée au vent et une bouée sous le vent n’est plus forcément une évidence ; c’est repousser les frontières traditionnelles pour découvrir de nouveaux espaces et de nouvelles dimensions dans la pratique de la voile. C’est aussi rendre accessible la voile au plus grand nombre par son côté spectaculaire. Comment ne pas remarquer en effet que dans les règles constitutives de la classe des 18 Pieds Australiens figure en préambule la notion de spectacle ? Naviguer sur un skiff, c’est enfin mettre le plaisir de la simplicité au premier plan : légers et faciles à mettre en œuvre, ces dériveurs vont vite et glissent en réduisant au maximum les contraintes. Ils rompent avec l’idée masochiste qui consiste à faire croire que l’on ne peut prendre du plaisir en voile qu’à la condition de triturer des dizaines de bouts et autant de réglages pour gagner un quart de dixième de nœud.

Naviguer sur un skiff, c’est sans doute se recentrer sur l’essence même du désir voile : le plaisir, la glisse, la pureté des sensations et l’émotion, sentiments devenus si ténus et rares de nos jours que certains en ont oublié le caractère fondamental. Jouissez sans entrave, faites du skiff et rejoignez ceux qui aujourd’hui contribuent au développement d’une conception moderne de la voile légère.